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Laissez-moi
vous raconter l’histoire, comme mon grand-père me la racontait, quand j’étais
petit, les soirs d’hiver auprès du feu devant la grande cheminée, où les
grosses bûches finissaient de se consumer.
Entre
nous, je crois bien dans le fond que c’est une « menterie »...
l’histoire est si jolie ! D’ailleurs, vous qui avez fait de grandes
études, vous jugerez mieux que moi.
Il
y avait autrefois dans l’arrondissement de La Réole une vieux qu’on appelait le
marchand de bonheur et mon grand-père tenait l’histoire de son grand-père qui
l’avait connu.
Il
était étranger au pays et il ne parlait même pas le patois, cela surprenait un
peu. On lui avait donné son surnom car il vendait une eau merveilleuse qui,
d’après lui, assurait le bonheur à qui en achetait.
On
le rencontrait dans les foires et les marchés où devant une foule nombreuse, il
offrait son élixir dans des flacons de toutes dimensions et de toutes formes en
verre coloré. Il n’était pas très exigeant, quelques sous à peine (à votre bon
cœur Messieurs et Dames) encore donnait-il en prime et comme cadeau des papiers de couleurs pleins de belles
promenades, de prospérité et de joie.
Beaucoup
de gens lui prenaient sa drogue, les vieux n’ayant plus la tête très solide,
ceux qui étaient dans le malheur, les infirmes, les malades et aussi les
amoureux naïfs.
Et
tous ceux qui avaient bu de cette eau miraculeuse se trouvaient – d’après la
légende – guéris, peu à peu, de leurs peines et de leurs souffrances.
Vous
pensez qu’il était aimé dans le pays. On attendait son passage comme le messie
et l’on comptait les jours avant son arrivée.
En
effet, de bouche à oreille, on citait des soulagements quasiment inouïs que son
remède avait produits : la vieille L..., la tante du pharmacien qui
marchait autrefois avec des béquilles, courait maintenant dans son jardin, et
allait même derrière chez Régimon, dans les bois de
Saint-Hilaire-de-la-Noaille, chercher des champignons. La petite C... qui avait
des crises nerveuses, au point que ses parents la croyaient possédée du diable,
avait été guérie en quelques heures, d’autres qui avaient de vilaines plaies
les avaient vu se cicatriser en peu de temps, j’en passe et des meilleures.
Pourtant
beaucoup étaient incrédules et raillaient, en particulier les esprits forts qui
ne vont jamais à la messe et surtout les savants qui le soir fréquentent les
cours d’adultes.
Lui,
haussait les épaules doucement devant les médisances et il dépliait son
baluchon de flacons et de papiers multicolores et il commençait son
boniment : « je ne vends qu’à ceux qui ont confiance en moi, pour
qu’ils trouvent le bonheur que je leurs promets. Quant à ceux qui n’ont pas la
foi, inutile qu’ils dépensent leur argent ».
Ces
paroles plaisaient beaucoup, mais comme toujours, il avait des ennemis. Songez
que ce vieux courait de campagne en campagne, de Pellegrue à La Réole, de
Langon, Grignols et Bazas, sans oublier la foire des Quinconces à Bordeaux.
Un
jour qu’il faisait son boniment sur la place du foirail sur les quais de La
Réole, au bord de la Garonne, un monsieur bien (sûrement un apothicaire)
s’approcha de lui, arrêta sa vente et le menaça de prison s’il continuait une
minute de plus.
On
commençait à protester et à se rassembler quand ce monsieur prenant un flacon
au hasard le brisa par terre..., il ne contenait que de l’eau pure et de rage
il continua à brise tous les autres flacons.
La
foule est capricieuse, bête et furieuse, elle faillit assommer le marchand.
Lui
restait là, muet, hochant la tête, triste, contemplant les mille morceaux de
verres multicolores, puis il dit : « vous avez eu tort, cela ne
nuisait à personne, il ne fallait pas leur dire..., il ne faut jamais. ».
Bien sûr, cela prouvait sa culpabilité (un bien grand mot). Alors il ramassa ses
hardes, les empaqueta et s’en alla honteux, le dos voûté, sur la route de
Bordeaux, poursuivi par des injures des assistants et il disparut dans la côte
de Frimont.
On ne le revit plus...
Le
plus extraordinaire de ce conte c’est que les personnes que l’élixir avait
soulagées tombèrent à nouveau malades et dans le désespoir et, dans le pays, il
n’y eut plus aucune guérison miraculeuse.
Désormais,
dans les villages du Réolais à Fontet, Puybarban, Barie, Camiran,
Saint-Sulpice-de-Faleyragues, Loubens, des femmes attristées regrettent leur
marchand de bonheur et disent « mon
Dieu, s’il pouvait seulement repasser par ici pour vendre (pas cher) l’illusion
nécessaire à l’âme des homme ».
Paul
PERREIN (la Gironde - extraits)

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