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daniel l’homond conteur, contes, hiroupetagoyena

Labourer

 

 

   C’était la fête de la musique. C’était le premier jour de l’été. Dans le café, on avait fait venir plein de groupes. Normal. Y avait même une chorale, la chorale de Madame Gagnou qui chante et enchante, comme dit Monsieur le Maire qui pourtant peut faire mieux.

   Le groupe qui a étrenné la soirée fut " les Laboureurs du ciel ". Un groupe rock étrange qui fournissait la charrue et les boeufs. Quelques volontaires ont donc essayé. J’en fus. Oui, peut-être qu’en temps normal je me serais contenté de labourer mon papier, mais comme mes fils et ma femme étaient là, il a bien fallu que je fasse le jeune papa. Bien m’en a pris. La sensation de labourer le ciel est unique.

   D’abord, il y a l’envol. L’envol, accroché aux manches de votre charrue, tel un skieur nautique. Le voyage rapide, au-dessus des paraboles puis au vent des étoiles. L’étonnement de voir les boeufs accomplir une telle performance. Et puis les champs des cieux, les champs immenses à perte de vue, de lumière en lumière. Les boeufs, vaillants se sont mis au travail, et moi j’ai essayé de garder le sillon droit. C’est pas facile, on a toujours tendance à se laisser partir d’un côté. Je ne vous dis pas lequel car au ciel ni la droite ni la gauche n’ont d’importance. On dira " un côté ". Mais j’ai tenu le cap. J’ai même pratiqué la talvera pour le plaisir. Vous savez, la talvéra c’est cette partie du champ qu’on laboure en travers, de côté parce que on a utilisé sa surface pour retourner dans la grande longueur. Même dans les champs du ciel, on trouve des talvéras. Une fois mon champ labouré, les boeufs m’ont fait comprendre qu’il fallait semer quelque chose, sinon ça ne servait à rien. J’ai cherché ce que je pouvais bien semer. Bien entendu, pas du blé, ni de sorgho, ni du tabac : ça n’était pas la saison, et puis il fallait choisir des choses humaines, pas végétales.
Je voulais semer le doute, mais il y en avait un plein champ à côté. La zizanie, ça ne m’intéresse pas. Ni le vent, je ne voulais pas être obligé de récolter en pleine tempête. Ni des indices de mon passage, je suis pas le Petit Poucet. L’un des boeufs m’a d’ailleurs fait remarquer que le Petit Poucet faisait moins de cent kilos. Je t’y ai foutu un coup d’aiguillon. Alors, j’ai semé des mots d’amour. Oui, j’ai semé des mots d’amour. Et puis je suis revenu au café, comme si de rien n’était. Pendant ce temps, un second groupe tenait la scène, c’était la chorale de Madame Gagnou. Mes fils et ma femme entonnaient les airs à la mode.

   Et maintenant, je vais récolter, de temps en temps. Oh, je ne suis qu’un petit producteur, et je consomme la quasi-totalité de ma récolte.

   - C’est ça qui cloche ! M’a fait remarquer un des boeufs. Et depuis, je gamberge...

 

 

Daniel L’Homond

 

 

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